Le journal

Jusqu’où irons-nous dans notre souffrance au travail ?

Il y a six ans, mon amie m’entraînait dans des soirées qui ne finissaient jamais. Aujourd’hui, elle ne peut pas marcher plus de cinq minutes.

Et en six ans, elle semble avoir vécu un schéma de répétition dans son rapport au travail. Mais aujourd’hui, les choses sont différentes : son corps lui crie de changer de direction.

Quand elle est venue à la maison, je lui ai fait un soin énergétique sur la jambe qui lui posait problème. En réalité, si les symptômes étaient bien dans la jambe, la cause se trouvait, elle, au niveau de l’estomac et du foie. Une confiance en soi qui s’éteint, une colère étouffée…

Tout cela pour quoi ? Un travail dans un environnement toxique. Outre la pression sur les résultats et l’absence de sens, les propriétaires de l’entreprise où elle travaille cultivent un mépris profond de toutes celles et ceux qui n’ont pas fait l’une des écoles d’ingénieurs les plus réputées du pays.

Les jours qui ont suivi, sa jambe allait mieux. Mais la situation s’est ensuite dégradée à nouveau, à mesure que son retour à Paris, et au bureau en présentiel, approchait.

Alors je pose simplement la question : jusqu’où irons-nous dans notre souffrance au travail ?

Notre part, et celle du système

L’idée n’est pas ici de critiquer ou de juger le comportement des employeurs. Partons du principe que nous sommes responsables de nos choix, car nous le sommes. Nous devons faire notre examen de conscience : quels tyrans intérieurs souhaitons-nous continuer de nourrir, quitte à en être physiquement malades ?

Cependant, nous n’avons pas toujours le choix et la possibilité de changer de travail, voir de se reconvertir. Le problème est systémique.

Dans mon entourage et chez les personnes que j’accompagne, nombre d’entre eux se plaignent de ce qu’ils vivent au travail : un environnement toxique, une pression sur les résultats , une absence de sens.

Oui, la souffrance morale au travail n’est pas seulement individuelle : elle est liée aux conditions de travail, à l’organisation, et à la difficulté de mettre des mots sur le vécu professionnel.

Ce que le stress inscrit dans le corps

Il est documenté que le stress professionnel pèse lourdement sur le corps. De vastes méta-analyses européennes sur données individuelles, menées par l’épidémiologiste Mika Kivimäki, l’ont établi : le stress chronique au travail augmente nettement le risque de maladie coronarienne et d’accident cardiovasculaire*. Pour d’autres pathologies – maladies inflammatoires de l’intestin, crises d’asthme sévères -, ces mêmes travaux se montrent plus prudents, voire écartent le lien : preuve que la réponse du corps au stress n’est ni simple ni uniforme.

Mon amie, pour assurer au travail, a dû arrêter ses activités préférées, culturelles et sportives. Ses conditions physiques se sont tellement détériorées que sa vie sociale en a été bouleversée, elle qui sortait souvent et m’emmenait dans des soirées toujours festives quand j’habitais Paris.

Ni le bureau, ni la maison

On pourrait croire que le télétravail offre une échappatoire. Cependant le modèle hybride cumule souvent les maux du présentiel toxique et l’isolement du distanciel.

J’en profite d’ailleurs pour rappeler qu’en mars 2025, la DARES a identifié trois grandes catégories de risques liés au télétravail : la distanciation des relations sociales, l’intensification du travail et la difficile articulation des temps de vie.

Réapprendre à appartenir au vivant

On peut prendre des médicaments, aller vers des médecines alternatives, se mettre en arrêt de travail, etc. Tout cela peut aider, mais n’apporte aucune solution holistique à notre état d’être face à un monde qui fonctionne à l’encontre de notre nature.

Parce que nous devons toujours et encore rappeler quelle est notre nature : nous sommes sur terre pour être, et non pour faire.

Nous sommes ici pour vivre des relations sociales, et non les subir. Notre nature est d’appartenir à la nature, de suivre son rythme, de l’embrasser, car nous en faisons également partie.

Croire que l’homme se distingue des autres espèces en la matière est une erreur. L’être humain ne se situe pas hors de la nature, mais au sein d’un continuum du vivant, façonné par l’évolution biologique, les contraintes écologiques et la culture.

Quand la nature nous répare

Le prix Nobel de physiologie ou médecine 2017 a été décerné à Jeffrey Hall, Michael Rosbash et Michael Young pour la découverte des mécanismes moléculaires contrôlant le rythme circadien. En d’autres termes, nous portons en nous une horloge aussi ancienne que la rotation de la Terre. La même qui fait s’ouvrir les fleurs le matin règle notre sommeil, notre température, nos hormones – et lorsque nous la contrarions, à coups de stress, de nuits écourtées et d’écrans, c’est le corps entier qui se dérègle.

C’est le concept même de biophilie : si la nature nous apaise à ce point, ce n’est pas une affaire de préférence. Nous sommes faits pour elle. Une simple marche sous les arbres fait baisser le cortisol, ralentit le cœur, dénoue le souffle (Wilson, E. O., Biophilia, Harvard University Press, 1984).

Les neurosciences en apportent une preuve presque troublante. Sous IRM, une marche de quatre-vingt-dix minutes en pleine nature éteint littéralement la région du cerveau qui s’active quand nous ruminons nos pensées les plus sombres.

Avant de ne plus pouvoir marcher

Avant de ne plus pouvoir marcher, interrogeons notre rapport au temps, à la nature et à notre travail. Chaque épisode de crise systémique le montre : l’être humain ne peut continuer dans cette direction. Nos symptômes individuels sont les conséquences de nos dérives collectives.

*Kivimäki, M. & Steptoe, A., Effects of stress on the development and progression of cardiovascular disease, Nature Reviews Cardiology, 2018

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