Ce que le bouddhisme enseigne sur notre rapport à notre profession
Il y a dix ans, je suis parti en voyage de presse dans un pays très prisé dans la tech. Un tout petit pays, au bord de la Méditerranée… Tous les frais étaient payés et nous étions plusieurs journalistes invités dans un quatre étoiles en bord de plage, avec piscine sur le toit. Le programme pour quatre jours : dîners avec des hauts placés au gouvernement, rencontres avec les entrepreneurs les plus prometteurs du pays, etc.
De l’extérieur, je pensais que j’avais réussi ma vie.
J’étais journaliste dans un titre reconnu et on m’invitait facilement aux quatre coins du monde. J’avais accès à des dirigeants, des fondateurs, des gens de pouvoir. Je cochais toutes les cases du jeune cadre parisien. J’étais jeune propriétaire, et dans ma construction sociale, tout cela était censé faire de moi un être accompli.
En réalité, je mourrais à petit feu.
Dans cette chambre d’hôtel, coincé dans un agenda millimétré sans une heure à moi, j’ai ressenti un immense vide. Pendant quelques instants, je ne comprenais pas ce que je faisais là, ni ce que je faisais de ma vie. Je ne l’aurais pas formulé ainsi à l’époque. J’étais malheureux.
J’avais fait l’erreur de m’être identifié à mon statut.
J’existais à travers lui. Le métier de journaliste fait cela remarquablement bien : il vous donne une carte de visite qui ouvre les portes, une légitimité instantanée, le sentiment d’être quelqu’un.
On finit par confondre ce qu’on est avec ce qu’indique notre carte de presse.
Je l’ai compris brutalement le jour où j’ai décidé de devenir consultant à mi-temps, et thérapeute l’autre mi-temps. Du jour au lendemain, des confrères, des sources, des gens qui m’appelaient régulièrement ont cessé de me parler. Je n’avais pas changé. C’est mon statut qui avait changé. Et c’était lui, visiblement, qui les intéressait. Pas moi.
C’est une leçon que les traditions contemplatives enseignent depuis des millénaires : la souffrance naît de l’attachement. On s’accroche à une image de soi, à un rang, à une reconnaissance, en croyant qu’ils nous définissent. Mais tout cela est mouvant, fragile et surtout impermanent. Bâtir son identité sur ce que l’on fait n’a pas de sens. D’ailleurs certains de mes enseignants bouddhistes m’ont souvent répété qu’ils ne sont pas bouddhistes, mais qu’ils pratiquent le bouddhisme pendant certaines heures de leur journée. J’ai beaucoup aimé cette approche.
On nous vend pourtant une équation simple : réussis, et tu seras heureux. Décroche le poste, le titre, la reconnaissance, et le vide se comblera. Tout le monde le pressent, mais personne ne le dit : cela ne fonctionne pas. D’ailleurs la génération Z l’a parfaitement compris. J’ai moi-même du mal parfois à les comprendre, mais certain.e.s ont dépassé cela.
Le succès ne remplit pas l’âme. D’ailleurs il peut parfois cruellement l’éclairer : une fois que l’on a obtenu ce que l’on poursuit, que reste-t-il ?
Oui, que reste-t-il ? Une nouvelle quête ? On reste finalement toujours là, face aux questions que l’on fuyait depuis le début. J’ai mis des années à comprendre que je courais dans la mauvaise direction. Que le sens de la vie se trouve là où il n’y a ni titre, ni statut, ni carte de visite. Je tombe encore aujourd’hui parfois dans les mêmes écueils. Le travail n’est pas terminé.
Je suis resté ensuite deux ans dans une tradition bouddhiste.
Le Bouddha enseignait que l’origine de la souffrance tient en un mot : taṇhā, la soif. Et il en distinguait plusieurs formes. L’une d’elles, bhava-taṇhā, désigne la soif de devenir. Le besoin de devenir quelqu’un, d’exister dans le regard des autres, d’accumuler du statut et de la reconnaissance. C’est ce qui me tenait.
On ne s’arrête jamais, parce qu’il n’y a pas de point d’arrivée.
Cette soif débouche sur la dukkha. Ce terme que l’on traduit mal en “souffrance” évoque une roue mal ajustée sur son axe. Par conséquent, elle frotte et tremble à chaque tour. C’est une insatisfaction sourde, même quand tout semble aller bien. Le vide que je ressentais dans cette chambre d’hôtel, c’était exactement cette roue qui grinçait dans mon âme.
Et il y a une troisième notion, anattā : le non-soi. L’idée qu’il n’existe pas de “moi” fixe et solide à défendre. Ce que je prenais pour mon identité n’était qu’une construction. Une construction mouvante et finalement très fragile. Le jour où j’ai quitté ce statut, et où les gens ont cessé de m’appeler, j’ai compris que je m’étais accroché à une image. J’aurais dû simplement m’accrocher à moi-même.
